À 21 ans, la jeune française Clara Arnaud fait un projet digne d’une grande aventurière : traverser la Chine de l’Ouest à pied avec deux chevaux. Une quête pour se découvrir elle-même et répondre à cette question éternelle : pourquoi voyage-t-on ?

note : cette revue est écrite en toute indépendance

A Woman riding a horse Photo by Chema Photo on Unsplash
A Woman riding a horse Photo by Chema Photo on Unsplash

Seule sur les interminables routes de Chine, dans la poussière des chemins et la solitude des montagnes, Clara Arnaud poursuit un rêve indéfini. Elle suit un « désir brûlant » qui la pousse sur les plateaux, à travers les cols montagneux, d’une ville et d’un village à l’autre. Avec pour seule compagnie ses deux chevaux Éole et Zéphyr, la Française âgée seulement de 21 ans suit une intuition et prend la décision la plus saine qu’il soit lorsque la frappe la soif du voyage : partir.

Clara Arnaud revient de son voyage ses carnets remplis de notes et sa mémoire de visages. Elle en tire un livre, Sur les Chemins de Chine, paru au Éditions Gaïa en 2010. D’une plume toujours très précise, elle raconte sa découverte d’un nouveau monde qui se heurte au début à ses préjugés et fantasmes. Au début du voyage, l’autrice peine parfois à perdre son biais occidental alors qu’elle se perd dans les rues bondés des grandes métropoles chinoises. Mais cette attitude disparaît lorsqu’elle se lance réellement sur les routes. À pied, à la merci de la bonté des rencontres et de la coopération de ses deux chevaux, elle se livre à elle-même et aux autres.

Après un séjour linguistique et une expédition compliquée pour trouver le cheval dont elle a besoin pour son aventure, Clara Arnaud s’engage en pays Ouïghour, sur les routes de l’Ouest qui la font rêver. Mais les vieilles cartes et les fantasmes qui ont nourri son projet de départ se heurtent au présent d’une Chine à l’expansion rapide. Après plusieurs mésaventures le long d’autoroutes près desquelles n’existent plus aucun village, elle change de direction et entre sur le plateau tibétain. Alors que les jeux olympiques de Pékin approchent, l’atmosphère se tend. La police lui signale qu’il serait temps de mettre fin au voyage. Elle continue, s’en remettant chaque jour à la chance et au bon vouloir des habitants qui croisent son chemin.

Pendant des mois, la jeune femme poursuit ce voyage. Que cherche-t-elle ? « L’apaisement de ce désir qui brûle » et qu’elle ne parvient jamais à éteindre tout à fait. Il faut parfois faire demi-tour, ce qu’elle accepte difficilement. Mais dans la difficulté se trouve une partie de ce qu’elle cherche. « La route… esquinte le voyageur, l’abrase comme les terres arides qu’il foule, et lorsque celui-ci, enfin dépouillé de son arrogance, consent à regarder à ras du sol, à voir le monde tel qu’il est, âpre et rugueux, elle le lui offre », écrit-elle.

Toujours silencieux, Éole et Zéphyr ont pourtant une place essentielle dans l’aventure. Transporteurs aux pieds sûrs, compagnons de route rassurants, ils la suivent sur des routes qui semblent n’en jamais finir, à travers plateaux et montagnes, se heurtant avec elle à des cols infranchissables et des environnements hostiles.

Tibet, China Gate of prayers Photo by Daniele Salutari on Unsplash
Tibet, China, Gate of prayers Photo by Daniele Salutari on Unsplash

« Sur les Chemins de Chine » est le récit de mois de marche dans un pays vaste, parfois angoissant, souvent d’une générosité émouvante. C’est aussi le récit d’une jeune femme qui se confronte au monde et en ressort humblement grandie. Nous partageons son anxiété dans les nuits sombres battues de pluies et face à l’inconnu dans les visages qui l’approchent. Amis ou menace ? Clara Arnaud nous (ré) apprend qu’il faut s’en remettre à l’humanité et en espérer le meilleur.

Elle prend soin de décrire des visages, des attitudes. Les petits gestes de ceux qui lui ouvrent leurs maisons et partagent avec elle le peu qu’ils possèdent, la fascine. Elle perd tout jugement, observe sans jamais vraiment pénétrer dans les existences. Nous nous sentons comme la caméra qui enregistre un film documentaire. Elle découvre la lenteur, dont elle fait son « éthique de voyage » qu’elle reprendra plus tard sur les chemins de traverse de Georgie et d’Arménie (voir Au détour du Caucase). Les rencontres humaines forment une approche du monde à des milliers de kilomètres du bourdonnement anonyme des métropoles. Elle écrit : « Ce voyage me mène… d’une existence à l’autre, d’une maison à l’autre, me trimbale dans des mondes mystérieux, me laissant errer, cherchant les bonnes questions sans jamais trouver les réponses ». Et si nous devions d’abord être seul pour retrouver le sens du contact avec nos semblables ?

Clara Arnaud pose surtout cette question qui taraude autant les voyageurs que ceux qui les regardent partir : pourquoi quitte-t-on le confort de nos mondes connus pour la découverte ? La jeune femme, humblement, réalise alors une vérité essentielle. Cette quête n’a pas de fin. Après des mois d’errance, elle sent, enfin, poindre une forme de satisfaction qui va naturellement de pair avec « des relents d’inachevé ». Il faut alors quitter la Chine. Clara Arnaud se sent prête à achever cet épisode. Elle offre Éole à une jeune fille à la santé fragile qu’elle a accompagné plusieurs jours dans les pâtures, confiante dans l’amour qu’elle offrira à son compagnon. Un habitant du même village vient la séparer de Zéphyr. Il est l’heure de rentrer, au moins brièvement.

Photo by Marion Dautry

Elle sait comme nous qu’il faudra repartir. « Là est le coeur du voyage, l’intérêt de la marche et sa lenteur ; laisser le vide se faire pour s’emplir de nouveau du monde et le recevoir comme un nourrisson, dans toute son incroyable nouveauté », écrit-elle. La voyageuse et le voyage ne font qu’un. Tout comme l’humanité ne cesse jamais de grandir et de se découvrir, le voyage n’a pas de fin. Il prend des pauses, laisse le temps à celui ou celle qui le fait de reprendre son souffle, retrouver son courage peut-être, puis l’entraîne à nouveau sur les routes du monde.

Clara Arnaud commence à peine une vie d’exploratrice en dehors des sursauts du monde moderne. « Comment ai-je pu penser qu’en un voyage, une marche, âgée d’à peine vingt-et-un ans, je pourrais accéder à un sentiment d’accomplissement ? Quelle vanité ! Tout ce que j’ai vécu n’est que vaste jachère, ce ne sont que les graines semées pour une vie à venir. »

Son aventure chinoise est terminée mais nous la retrouvons plus tard, de nouveau sur les routes. Dans Libération, elle parle des nomades du Kirghizistan dans un texte bouleversant, Ainsi en naît-il. En Afrique pour des missions de développement international. Elle y trouve l’inspiration pour son premier roman, L’Orage. Et puis elle retourne à l’essentiel, à la seule compagnie d’un cheval et à sa marche lente d’observatrice des recoins du monde des hommes dans Au détour du Causase, conversation avec un cheval. La route continue de se dérouler devant et nous la suivons avec le coeur battant au rythme de ses pas.

Sur les Chemins de Chine, Clara Arnaud

Avril 2010

Édition Gaïa

Prix Terres Insolites 2010
Prix littéraire de l’Asie 2010 de l’Association des écrivains de langue française
Prix René Caillé des écrits de voyage 2011
Prix littéraire des grands espaces 2011

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